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La naissance de Paris-Roubaix22 novembre 2018  

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CYCL' HIST
Revue du sport cycliste dans l'Histoire


Il a fière allure, Joseph FISCHER, avec sa casquette et sa barbichette !

Dans ce numéro, Jean-Paul DELCROIX, véritable érudit en matière de cyclisme ancien, nous conte par le menu la naissance de Paris-Roubaix et la victoire de Joseph FISCHER, le dimanche 19 avril 1896, dans la première édition de la légendaire classique.


IL Y A CENT ANS...

Le premier vainqueur

...LA NAISSANCE DE PARIS-ROUBAIX

Un dossier de Jean-Paul DELCROIX


UNE GRANDE NOUVELLE ! LA COURSE PARIS-ROUBAIX

"Une grande nouvelle !
Une lettre que nous recevons de Mrs Maurice PEREZ et Théodore VIENNE, propriétaires-administrateurs du Vélodrome de Roubaix, nous annonce cette nouvelle sensationnelle : la coure Paris-Roubaix.
La course serait internationale, représenterait un parcours d'environ 280 kilomètres, aurait lieu le 19 avril prochain... En nous faisant part de cette nouvelle qui va réjouir les cyclistes de notre région, les honorables administrateurs du vélodrome roubaisien nous demandent notre appui pour faire réussir pleinement cette importante épreuve.
Comment donc ! Mais il vous est acquis tout de suite, notre appui, chers amis !
"

Et Gaston NADAUD, directeur du "Nord Cycliste", hebdomadaire qu'il a créé le 1er janvier 1892, de conclure son article, le samedi 7 mars 1896, par un vibrant "Vive Paris-Roubaix".

Du 3 mai au 19 avril

Mrs PEREZ et VIENNE avaient d'abord pensé au 3 mai. Ils avaient même adressé au directeur du quotidien "Le Vélo" un courrier en ce sens - repris intégralement, après le présent article, en note (1).
Puis, observant que le 3 mai allait être jour d'élections municipales et que le 26 avril était prévue la fête hippique de Roubaix, les patrons du Vélodrome se sont vite rabattus sur le 19 avril, dimanche libre de toute concurrence.

DEUX FILATEURS

Aux premiers temps du sport cycliste, la région Nord de la France a été loin de jouer un rôle majeur. Les choses ont évolué au commencement de la dernière décennie du 19ème siècle. La naissance de la Fédération Vélocipédique du Nord, le 9 mars 1890, marque les débuts d'une ère nouvelle.
Bordeaux-Paris et Paris-Brest-Paris donnent une impulsion décisive au vélo qui devient un phénomène de société. Au point que, dans "La Bicyclette" du 21 mai 1893, on peut lire les lignes suivantes :
"De tous les sports, le plus populaire est à coup sûr, aujourd'hui, la vélocipédie dans notre région du Nord. Du Sud au Septentrion et de l'Est au couchant, la sémillante et rapide bicyclette est décidément entrain de remplacer le coursier d'antan pour les voyages même les plus longs.
C'est à qui, maintenant, dévorera le mieux et le plus vite des centaines et des centaines de kilomètres. A son tour, le Nord est emballé. A Lille, à côté de son superbe hippodrome du Bois de la Deûle, s'élève un autre champ de courses non moins intéressant, un vélodrome de vastes proportions
".
La Capitale des Flandres s'implique également, par l'intermédiaire de ses nombreux clubs, dans des courses sur route. Pourtant, Roubaix va devenir la ville phare du Nord, en matière de deux-roues, grâce notamment à Maurice PEREZ et Théo VIENNE, présidents respectivement du Sport Vélocipédique Roubaisien et du Cercle Vélocipédique Roubaisien (2).
Les deux filateurs (3) ne manquent pas de ressources... à tous points de vue. Ils font construire, dans leur cité en pleine expansion (4), un vélodrome qui est inauguré le 9 juin 1893. Une gestion dynamique va permettre à cette enceinte de connaître une longévité bien supérieure à celle de nombreuses pistes tombées (trop) rapidement en désuétude.

En 1896, le calendrier sur route ne comporte qu'une seule et unique épreuve classique, Bordeaux-Paris, organisée régulièrement depuis 1891. Toutes les autres courses se disputent au plan régional, parfois national. Elles sont presque toujours sans lendemain.
Cette situation n'échappe pas à la perspicacité de PEREZ et VIENNE. Ils proposent une course internationale d'une distance pratiquement inférieure de moitié à celle du "Derby de la Route" et la précédant de quelques semaines.
En outre, ne négligeant pas leurs intérêts, alors que Paris est souvent le théâtre des arrivées, ils inversent l'ordre des choses. Le départ fixé à Paris, Roubaix chargé du terme, c'est l'occasion d'une belle recette au vélodrome !

Publié par "La Pédale Amusante" en 1895, un portrait de Maurice GARIN à l'époque de ses succès dans des épreuves de longue haleine sur pistes de plein air, à Liège et à Paris.

 

 

 

 

 

 

Hommes d'affaires avisés, PEREZ et VIENNE mettent dans le coup le seul quotidien sportif. A une époque où radio et télévision n'existent pas, les journaux sont les meilleurs vecteurs pour diffuser l'information et faire de la réclame. Et ça marche ! En moins de cinq jours, "Le Vélo", le quotidien en question reçoit 35 engagements. Le gratin des coureurs de fond s'est inscrit. Même Henri DESGRANGE veut en découdre. En définitive, sans doute absorbé par ses diverses responsabilités, il ne prendra pas le départ, pas plus que Gaston RIVIERRE, futur triple vainqueur de Bordeaux-Paris (1896-97 et 98) ou l'autrichien Franz GERGER, deux ténors de la route.

LES FAVORIS

C'est Joseph FISCHER, coureur allemand âgé de 31 ans qui recueille le plus de suffrages auprès de la presse spécialisée : il tient en effet la grande forme.

Le danois Charles MEYER, 28 ans, autre favori, a aussi de beaux arguments à faire valoir, avec ses victoires dans Paris-Trouville (1893), Paris-Royan (1894) et surtout dans Bordeaux-Paris (1895).

Maurice GARIN qui vient d'avoir 25 ans, n'est pas encore le champion accompli qui triomphera dans Paris-Brest-Paris (1901) et les deux premiers Tours de France. Il alterne courses sur route et courses sur piste, c'est le meilleur coureur du Nord. Fin mars, il a inauguré rue de la Gare à Roubaix, un magnifique magasin de vélos. Il représente "La Française", qu'il monte en course. Il connaît fort bien la fin du parcours qui s'annonce pénible avec ses pavés.

Enfin, le gallois Arthur LINTON, 23 ans, a quelques partisans. Spécialiste des records sur piste, c'est un homme de classe qui ambitionne de s'imposer sur route.

Avec un tel lot, PEREZ et VIENNE se frottent les mains. D'entrée de jeu, la partie paraît gagnée !

BAPTÊME AUTOMOBILE... ET "VERITABLE CALVAIRE"

Chargé du tracé du parcours, Paul ROUSSEAU, le directeur du "vert" ("Le Vélo" est imprimé sur papier vert), délègue un jeune journaliste, Victor BREYER, pour effectuer la reconnaissance les 5 et 6 avril.

"J'eus la chance - rapporte Breyer - d'accomplir sur une "voiture sans chevaux" la première partie de l'itinéraire, ceci grâce à mon confrère Paul MEYAN, grand pionner de la locomotion nouvelle qui, désirant essayer une Panhard 6 chevaux à barre franche, dont il avait fait l'acquisition, s'offrit à me véhiculer jusqu'à Amiens. Le voyage, mon baptême automobile, fut un véritable enchantement, nonobstant mon impression de néophyte de l'excessive vitesse d'un véhicule qui plafonnait aux environs de 30 à l'heure.
Coupé seulement par les arrêts nécessaires à la mise en place des contrôles prévus à Saint-Germain (mais oui !). Méru, Beauvais (déjeuner), Breteuil, Amiens (dîner et coucher), notre randonnée s'effectua sans la moindre anicroche, performance rare en ces temps quasi-préhistoriques. Le lendemain matin, MEYAN regagnait Paris, tandis que je poursuivais le parcours sur ma fidèle bicyclette, amarrée la veille sur la voiture. Le temps s'étant mis à la pluie, le trajet Amiens-Roubaix, aggravé des atroces pavés, constitua un véritable calvaire. Je touchai au but, transi, exténué, bref en assez piteux état. Il fallut le cordial accueil des sportsmen roubaisiens pour me remonter le moral et... m'empêcher d'expédier à Paris un rapport déconseillant de lancer des coureurs sur un pareil itinéraire !
".

LES DEPARTS

Contrairement à tout ce qui a été dit, écrit, recopié, le dimanche 19 avril 1896 n'est pas le jour de Pâques ! Les fêtes pascales se sont déroulées quinze jours auparavant (4).

Dès deux heures du matin, les curieux et les organisations arrivent au restaurant Gillet, Porte Maillot. On remarque les principaux collaborateurs du "Vélo", Paul ROUSSEAU, Victor BREYER, Marcel VIOLETTE et Robert COQUELLE, qui ont tous laissé un nom dans l'histoire du journalisme sportif.
Plus le temps passe, plus le public devient nombreux. Au milieu des machines, des coureurs, des entraîneurs et des spectateurs, il est difficile de se frayer un passage pour toucher au contrôle.

A quatre heures du matin, sept coureurs de la catégorie spéciale réservée à l'arrondissement de Lille, s'élancent. NEZELOFF, de Béthune, inscrit chez les professionnels, les accompagne : c'est un vétéran âgé de... 53 ans.

La température est clémente, de l'ordre de +3°. Sans être splendide, le temps se maintiendra au beau toute la journée : alors qu'il avait été plutôt mauvais la semaine précédente.

A 4h½, les professionnels commencent à arriver. "Le Journal de Roubaix" décrit les préliminaires à l'envol du peloton :
"L'opération de contrôle se complique à cause du nombre de concurrents qui viennent signer. La salle du café devient un véritable paddock où l'on examine les concurrents, court-vêtus, avec curiosité... Ce sont de toutes parts des interpellations joyeuses. Parmi les derniers arrivés se trouve GARIN qui est acclamé... Enfin, paraît FISCHER, qui est l'objet de la curiosité de tous et s'y dérobe d'ailleurs fort modestement. Il donne l'impression de la santé sèche et présente l'aspect agréable d'un bel athlète... 5h20 : M. Victor BREYER, la liste de contrôle à la main, fait l'appel sur l'avenue où les coureurs sont rangés suivant leur ordre d'inscription".

Ils sont 48, alors que la liste des engagements comprenait une centaine de noms.
Un photographe apparaît. Le document qu'il nous a laissé permet une description des partants de ce premier Paris-Roubaix.

Les concurrents, dans leur majorité, portent moustaches et barbichette. Tous arborent une casquette de ville.
Joseph FISCHER campe au milieu de la chaussée, entre Paul GUIGNARD et Arthur LINTON. Il porte un pull à col roulé et une veste sombre d'où se détache sur la manche gauche un brassard grand format et de couleur verte. Son pantalon est coupé à hauteur des genoux, ses chaussettes montent jusqu'au bas du pantalon.
Maurice GARIN, veste et casquette blanches, pose au second rang.

Paul ROUSSEAU, à la stature imposante, moustachu, le chef couvert d'une casquette, le cou protégé d'une grosse écharpe, "révolver au poing et chronomètre dans l'autre main - précise "Le Journal de Roubaix" - attend la demie de cinq heures".
Un coup de feu retentit. Le groupe démarre à une vitesse étonnante, emmené par Paul GUIGNARD, le plus vite en action –il n'a pas encore 20 ans et ne sent pas les pédales (5).

LA COURSE

Au premier pointage, 18 kilomètres ont été couverts en 32 minutes. Le record de Paris à Saint-Germain est battu de 3 minutes. C'est d'autant plus remarquable que cela se passe dans le cadre d'une course de longue haleine. A cette allure là, il ne reste que sept hommes en tête : LINTON, FISCHER, GUIGNARD, GARIN, SARDIN, MEYER et STEIN précédent d'une minute EO, ARIES, PALAU, MERCIER Père, BONNET et CARDOL. L'anglais CARLISLE, présenté comme un outsider, accuse déjà un passif de 9 minutes.

Arthur LINTON, adversaire malheureux de FISCHER, va remporter Paris-Bordeaux-Paris quelques semaines plus tard, après une course dramatique : une terrible défaillance, un retour jugé miraculeux, une erreur de parcours, la victoire ex-aequo avec RIVIERRE.
Il va encore établir un record des 100 kilomètres sur route à la mi-juin et sera fauché par la mort en août : on parle de fièvre typhoïde mais aussi de dopage.

 

 

Dans la traversée de la forêt de Saint-Germain, Arthur LINTON multiplie les démarrages et se dégage du groupuscule des échappés. Au rang de ses entraîneurs, figure son frère cadet Tom (19 ans ½), incapable de maîtriser son impétuosité.

A Beauvais (86ème kilomètre), le petit Gallois signe 8h04. La moyenne horaire, 33 km/h, se situe toujours à un niveau élevé. Paul GUIGNARD pointe à une minute, GARIN et FISCHER à 8h08, MEYER à 8h16.
Les coureurs de la catégorie des régionaux, pourtant partis une heure trente avant les professionnels, sont déjà rattrapés et dépassés : DUBOIS signe à 8h41, TÉLÈS à 8h52.

FISCHER, qui a bien préparé son affaire, ne veut pas laisser trop de champ au leader. Il réagit vigoureusement. Au contrôle de Breteuil (km 117), il passe avec LINTON. GARIN est à 4'30" et MEYER à plus d'un quart d'heure.

Au contrôle d'Amiens (km 149.5) sur l'esplanade Saint-Roch, une prime importante de 150 francs est offerte au premier signataire. Les entraîneurs s'écartent, LINTON et FISCHER s'expliquent à la loyale. Le poulain de Choppy WARBURTON bat d'une demie-roue le crack bavarois. Une satisfaction de courte durée car, à la sortie de la ville, LINTON roule sur un chien : il chute et s'en sort avec des blessures superficielles, mais doit changer de monture. Le temps qu'il se remette en selle, son compagnon de fugue a disparu.
Marqué par ses efforts, LINTON, malgré sa vaillance, perd continuellement du terrain. Devant, FISCHER applique à la lettre son plan de bataille. Il fonce pour aborder avec une marge confortable la dernière partie de l'itinéraire. Il redoute les pavés : afin d'éviter un accident, il aspire à les passer à un rythme raisonnable.

A Doullens (km 179, FISCHER a augmenté son avantage. Maurice GARIN s'est emparé de la seconde place : il affiche un retard de 11'00". LINTON est à 18'00", MEYER à 25'00", STEIN à 36'00".

Il est 12h17 quand FISCHER, toujours frais et dispos, entre dans Arras (km 217). Il prend juste le temps de signer et repart. Le champion allemand continue de creuser les écarts. GARIN qui paraît un peu fatigué, voit son retard atteindre 23'00". Il avale un bouillon et remonte aussitôt en selle. MEYER, s'il a perdu 3'00" supplémentaires sur FISCHER a, en revanche, repris 9'00" au Roubaisien.
STEIN occupe la 4ème place, LINTON se retrouve en 5ème position, avec EO et BOINET. CARLISLE, victime d'une chute et largement distancé - il n'a jamais été dans le coup - abandonne.

FISCHER, dont la supériorité ne peut être contestée, poursuit sa chevauchée victorieuse. Pourtant, il connaît des sueurs froides. Il évite de peu un accident : un cheval s'emballe et vient se mêler quelques instants au cortège formé par le champion Munichois et sa kyrielle d'entraîneurs. Plus loin, FISCHER se heurte à un troupeau de vaches occupant toute la route...

Au dernier contrôle volant, "La Pédale Seclinoise" a bien fait les choses : de l'extrémité du village, deux jeunes cavaliers viennent annoncer l'arrivée des concurrents de façon à dégager la route, tant est considérable le nombre de curieux. Une musique salue le passage de chaque coureur. Toujours à Seclin (km 254), FISCHER est pointé à 13h48, GARIN à 14h10, MEYER à 14h12, le Danois a encore repris 3'00" à GARIN.

FISCHER termine plus fort que ses rivaux : il effectue les 25 derniers kilomètres en 59', contre 1h01 pour MEYER et 1h05 pour GARIN.

A ROUBAIX

"De douze heures à la nuit tombante, la foule encombre le parcours". Et -poursuit "Le Journal de Roubaix"- depuis l'Hempempont, dans la banlieue de Roubaix. "Les coureurs sont considérablement gênés par les spectateurs qui les contraignent à pédaler sur le pavé. Les voitures, les bicyclettes, les tandems et les triplettes qui circulent en grande quantité, sont une cause sérieuse de gêne. (...) Une foule particulièrement nombreuse est massée au coin du bois de la Fontaine, d'où on voit venir de loin les coureurs, pour qui la côte qui monte de l'orphelinat à la chapelle Notre-Dame est un passage particulièrement pénible".

"Le Nord Cycliste" précise : "Il serait difficile d'évaluer la foule qui, dès deux heures et demie, se trouvait déjà au Vélodrome de Roubaix, ce que l'on peut dire, c'est qu'elle était énorme, considérable, inouïe !
Le vélodrome était noir de monde. Du monde aux tribunes, sur les gradins construits exceptionnellement, aux premières, aux secondes, autour de la piste, du monde partout, partout. Même sur la pelouse où l'on voit les membres du jury –naturellement !- des peintres qui annoncent les résultats
(6) sur des tableaux noirs, des photographes qui prennent quantités de vues".

L'ARRIVEE DU VAINQUEUR

"A 2h40 (de l'après-midi bien entendu), les clairons de Hem signalent au vélodrome le passage du premier. Un frémissement court dans le public d'au moins dix mille spectateurs. C'est au son de "La Marseillaise" que FISCHER fait son entrée dans le vélodrome, aux applaudissements de la foule. Le coureur allemand, très ému, fait les six tours de piste obligatoires à une allure de 31 secondes au tour et il descend de machine très frais".

Il va signer le registre. On lui propose un verre de champagne. On lui remet trois superbes palmes : une au nom du Vélodrome, une au nom de la Fédération Roubaisienne et une autre au nom de l'Omnium Roubaisien. Des photographes s'emparent ensuite du vainqueur et prennent de lui de nombreux clichés.
FISCHER ne prend même pas la peine d'aller changer de vêtement et reste à se promener sur la pelouse en attendant l'arrivée de MEYER et de GARIN.

"Le coureur allemand déclare avoir accompli facilement le parcours et s'être réserve pour rouler à petite allure dans la partie pavée", conclut "Le Nord Cycliste".

LES AUTRES ARRIVEES

MEYER pénètre sur la piste à 15h10, exactement après qu'il ait effectué un tour de piste, GARIN paraît, fortement blessé à la tête. On l'acclame frénétiquement. Les cris de "Vive GARIN !" s'échappent des poitrines de ses concitoyens.

"Le Journal de Roubaix" nous explique ce qui est arrivé à GARIN, à environ dix kilomètres du but :
"C'est à un encombrement que doit être attribuée sans doute la chute de GARIN entre Ascq et Forest, au lieu-dit La Mare, chute qui l'a privé du deuxième prix que son classement lui laissait espérer. Entraîner par une triplette, GARIN est accroché et désarçonné par un tandem ; un autre tandem qui le suivait lui passant par-dessus".
"Cependant, GARIN dont la nuque et l'épaule gauche ont été labourés par une pédale de Tandem, retrouve ses sens après être resté un moment évanoui. Il remonte en machine et reprend sa route, mais le Danois MEYER a comblé sur lui son retard de 4 km et l'a dépassé.
Un bouquet lui est offert par M. Théodore VIENNE, au nom du Cercle Vélocipédique dont il fait partie. On remarque le sang séché sur sa vareuse. GARIN raconte sa chute et explique qu'en dépit des efforts de sa triplette composée des frères ACCOU et de... Mme ACCOU il n'a pu rejoindre MEYER avant l'entrée du vélodrome
".
La Pédale Amusante

Joseph Fischer, souriant et fleuri après son succès dans le premier Paris-Roubaix (dessin : La Pédale Amusante)

Arthur LINTON termine 4ème, à près de trois quarts d'heure de FISCHER. Il déclare être tombé six fois.
BOINET perd la 5ème place au bénéfice de STEIN, qui le double pendant les tours de piste, BOINET finit "à pied" : à Seclin, il disposait encore d'un avantage proche des 5 minutes sur son adversaire.

Le premier de la "catégorie spéciale", le Roubaisien LISERON, parti une heure et demie avant les professionnels, en termine à 18h25. On pourra lire, plus loin, le récit de sa journée sous le titre "Ma pédalée de Paris-Roubaix".
VENDREDI, un homme de couleur dont l'arrivée suscite une belle ovation, prend la 17ème place du classement des professionnels. Il franchit la ligne à 19h09. Après sa signature, la police fait évacuer la piste : le contrôle d'arrivée, comme prévu, est transféré au café Richelieu boulevard de Paris.

Quinze concurrents vont encore finir l'épreuve, malgré l'heure tardive. Et dire que les organisateurs avaient prévu un départ très matinal pour permettre aux coureurs des deux catégories de terminer dans l'après-midi !

LES DERNIERS

Le jeune Tourquennois ASSEMANN, de la "catégorie spéciale" parti à 4 heures du matin, arrive après minuit : à 1h31 ! Victime de plusieurs incidents, il n'a pas cédé au découragement. Ayant promis d'effectuer le parcours entier, il a tenu bon jusqu'au bout... en y mettant le temps... 21h31'. Et pourtant, il n'est pas le dernier !

L'Anversois THERON et le Parisien DUMAS vont rejoindre le café Richelieu... le lundi à 11h20 et 11h45, quelques minutes avant la fermeture du contrôle, à midi. Les deux coureurs (?) se sont, manifestement, arrêtés pour dormir en cours de route, avant de reprendre le collier !

A l'évidence, ce premier Paris-Roubaix a réuni toutes les catégories de cyclistes : du quasi-débutant au vétéran, du touriste au coureur, de l'amateur au professionnel.
Si l'on ajoute à cela une grande disparité au niveau du mode d'entraînement et de soins, il devient facile de comprendre les écarts considérables constatés à l'arrivée.

EPILOGUE

La presse spécialisée, à Paris, n'a pas toute apprécié l'évènement à son juste niveau "Le Cycle" se contente, pour le relater, de... quatre phrases. Pourtant, on peut dire que PEREZ et VIENNE ont tapé dans le mille car l'engouement populaire extraordinaire - du jamais vu dans la région de Roubaix - témoigne de ce qu'un "manque" a été comblé. Et puis, le "régional de l'étape", Maurice GARIN ne mérite-t-il pas une revanche ? A quoi il faut ajouter que cette course est une aubaine pour le Vélodrome.

D'ores et déjà, le Nord ne saurait plus se passer de Paris-Roubaix. Sa reconduction en 1897 va de soi et sa pérennité est assurée.

Jean-Paul DELCROIX


NOTES

(1Le courrier initial adressé par Théodore VIENNE et Maurice PEREZ à Paul ROUSSEAU, directeur du quotidien "Le Vélo" :

"Cher Monsieur ROUSSEAU,
Bordeaux-Paris approche : la grande épreuve annuelle fondée par le Véloce-Sport et confiée depuis un an au Vélo a tant fait pour la propagande cyclise qu'il nous est venu une idée. Que penseriez-vous d'une course d'entraînement précédant Bordeaux-Paris de trois semaines ?

Paris-Roubaix représente un parcours de 289 km environ, ce serait donc un jeu pour les futurs partants de Bordeaux-Paris. L'arrivée s'effectuerait au Vélodrome Roubaisien par quelques tours de piste tout comme l'arrivée de Bordeaux-Paris à la Seine. L'accueil fait à tous sera enthousiaste, d'autant plus que nos concitoyens n'ont jamais eu le spectacle d'une grande course sur route ; à ce sujet du reste nous comptons assez d'amis parmi les coureurs de vitesse pour croire que Roubaix est véritablement une ville hospitalière.

Comme prix, nous inscrivons d'ores et déjà un premier prix de 1000 francs au nom du Vélodrome Roubaisien et allons nous occuper de le faire suivre d'une respectable série d'autres prix pour donner satisfaction à tous.
Comme date, nous croyons que le 3 mai conviendrait parfaitement car les coureurs de Bordeaux-Paris seront déjà en bonne forme à cette date et il leur restera trois semaines jusqu'à la grande épreuve pour se remettre.

Et maintenant, cher Monsieur, pouvons-nous compter sur le patronage du Vélo, sur votre concours pour l'organisation, le départ etc... ? Si oui, annoncez de suite notre great event et ouvrez dans vos colonnes la liste des engagements.

Veuillez agréer nos amicales salutations
"

(2En 1896, il existe quatre clubs cyclistes à Roubaix :
- Le sport Vélocipédique
- Le Cercle Vélocipédique
- Le Véloce-Club
- Le Cyclist-Club
Le 15 mars 1895, a été créée la Fédération Vélocipédique Roubaisienne, qui regroupe tous les clubs de la ville, avec pour président Maurice PEREZ, l'un des vice-présidents étant Théodore VIENNE.

(3) Roubaix et Tourcoing constituent, vers 1850, une "Métropole de la laine", un "Manchester du Nord". Les deux villes fournissent l'exemple le plus significatif d'une mutation accélérée dans le sens de la grande industrie. La population de Roubaix passe de 8000 habitants en 1800 à... 124661 en 1900. En 1881, on y traite près de 5000 tonnes de laine. En 1908 on atteint les 190000 tonnes. En 1892, le Parti Ouvrier Français enlève ses deux premières villes dans la région Nord : il s'agit de Caudry et Roubaix. Roubaix, ville typiquement prolétarienne, est choisie par Jules GUESDE pour être "La Mecque du socialisme" il y est élu député. (Ouvrage de référence : "Histoire du Nord" de Pierre PIERRARD)

(4) Contrairement à ce qui a parfois été avance, aucune messe n'est célébrée avant le départ de Paris-Roubaix. Le 19 avril 1896, Messieurs VIENNE et PEREZ, en fait, se sont offert un "coup de pub" en annonçant une messe, qui en réalité n'a pas lieu.
Par ailleurs, c'est en 1897 que, pour la première fois, Paris-Roubaix va être disputé le jour de Pâques, le 18 avril, et devenir "Pascale".

(5) Le jeune Paul GUIGNARD qui démarre de la Porte Maillot sur les chapeaux de roue, A remporté l'année précédente Paris-Besançon, à l'âge de 19 ans. Appelé à devenir champion du monde de demi-fond en 1913, il sera le premier, en 1909 à dépasser les 100 km dans l'heure. Il courra bien au-delà de la quarantaine.

(6A chaque contrôle, le numéro du brassard est vérifié, l'heure exacte notée et on envoie un télégramme au "Vélo" à Paris et au Vélodrome de Roubaix. C'est ainsi que les Parisiens apprennent la victoire de FISCHER à l'issue de la réunion du Vélodrome de la Seine où, ce jour-là, s'est illustré JACQUELIN.

QUELQUES POINTS DU REGLEMENT

Article 5 - Tous les types de machines à une place sont admis.
Article 6 - Les entraîneurs ou changements de machines sont autorisés.
Article 8 - Des contrôles fixes seront installés à Paris (départ), Beauvais, Amiens, Arras et Roubaix. Des contrôles volants seront établis à Saint-Germain, Breteuil, Doullens et Seclin.
Article 9 - Il y aura de plus des pointages secrets où les coureurs devront se faire connaître afin de donner à la course toutes les garanties de loyauté possibles.
Article 10 - Les coureurs sont tenus de descendre de machine, de signer le livre de contrôle à chacun des contrôles fixes susmentionnés, sous peine de disqualification.
Article 13 - Le temps maximum de la course est fixé à trente heures.
Article 17 - L'arrivée définitive se fera au Vélodrome de Roubaix sur lequel les concurrents, débarrassés de leurs entraîneurs, devront couvrir 2 km soit 6 tours de piste. Les coureurs arrivant après 7 heures le soir le 19 avril continueront leur route par le Parc Barbieux et le boulevard de Paris pour arriver au café Richelieu où se fera le contrôle à partir de 7 heures du soir.

Et puis, cette phrase assez surprenante, extraite de l'article 21 :
Il est absolument interdit d'abandonner en marche sa machine, sous peine de disqualification.

LA CATEGORIE SPECIALE

A l'origine, elle n'était pas prévue : mais, tenant compte d'une suggestion du cycliste Roubaisien TÉLÈS, formulée dans "Le Journal de Roubaix", les organisateurs décident la création d'une catégorie dite spéciale, ouverte aux coureurs des cinq départements suivants : Nord, Somme, Pas-de-Calais, Aisne et Oise, coureurs devant partir une heure avant les professionnels, portant un brassard distinctif et ne concourrant, eux, que pour des objets d'art.
Cette catégorie est, finalement, réservée aux seuls coureurs amateurs de l'arrondissement de Lille.


(documents roubaisiens de 1896)

LES ENGAGES, LES PARTANTS... ET LES ARRIVANTS

Qui dit "engagés" dans une course ne dit pas pour autant "partants". Il fallait que le lecteur pût distinguer les uns des autres au fil de la liste. Ainsi les noms des partants sont-ils donnés en caractères gras : et ceux des non-partants en caractères ordinaires.
Exemple :
l'ex-recordman de l'heure, futur patron de "L'Auto" et du Tour de France, Henri DESGRANGE, engagé avec le numéro 43 est un des nombreux non-partants de la liste.

Les noms des partants sont suivis de leur lieu de résidence : s'ils ne sont pas Français, on indique entre parenthèses leur pays d'origine, suivi si possible de leur lieu de résidence.
Exemple :
l'engagé n°1, Charles Meyer, est un Danois résidant en France, à Dieppe.

LES PROFESSIONNELS :

1 MEYER (Danemark), Dieppe
2 RIVIERRE, Paris
3 VUILLAUME, Paris
4 DUCOM, Paris
5 LIERMI, Paris
6 GUIGNARD, Paris
7 FISCHER (Allemagne)
8 LINTON (Pays de Galles)
9 CARLISLE (Angleterre)
10 BARRAQUIN, Chauny
11 EO, Marseille
12 MARTINY (Suisse)
13 STEIN, Paris
14 ARIES, Paris
15 FROMONT, Vichy
16 MERLAND, Paris
17 GARIN, Roubaix
18 ROSERE Arsène, Orléans
19 ROSERE Maurice, Orléans
20 VAST, Garches
21 FAUSSIER, Paris
22 CHATEL, Marseille
23 BUFFEL, La Varenne
24 DAVRIL, La Varenne
25 LORAUX, Paris
26 SARDIN, Paris
27 BONNET, Paris
28 BAILLET, Noyon
29 ORASSE, Paris
30 VAUTRELLE, Paris
31 HOTIER, Paris
32 NEMMI, Monaco
33 JULLION, Paris
34 MERCIER père, Paris
35 RICARDO, Levallois
36 VENDREDI, Paris
37 GAUCHER, Paris
38 BILLARD, Paris
39 RIGETTI, Paris
40 POIRET, Amiens
41 MILLOCHAU, Paris
42 GOLIER, Paris
43 DESGRANGE, Paris
44 GERGER (Autriche)
45 VANDENBURIE, Amiens
46 THERON (Belgique), Anvers
47 KERFF (Belgique), Liège
48 SIMONET, Dijon
49 PONTIER, Colombes
50 FAITEAU, Paris
51 ENEAUD, Paris
52 ASSEMAN, Tourcoing
53 DUBOIS, Lille
54 MOUROT, Paris
55 BAUDOT, Paris
56 EOLE (Belgique), Paris
57 BOUCHER, Fresne-les-Rungis
58 NORTSAH, Poitiers
59 BOINET, Amiens
60 MONACHON, Paris
61 LEFEBVRE, Paris
62 CHATELAIN, Puteaux
63 BOUGARD (Belgique), Bruxelles
64 THE, Marseille
65 BARDEL, Paris
66 SINAC, Paris
67 COMMEYNE (Belgique), Lendelede
68 DEBRUE (Belgique), Courtrai
69 VEYS (Belgique), Bisseghem
70 VANDERSTUYFT (Belgique), Ypres
71 SCHAEPMEESTER (Belgique), Wetteren
72 GOEURY, Paris
73 PELLETIER, Courbevoie
74 GOUFF, Paris
75 BAGRE, Paris
76 ANNETOL (Belgique), Mouscron
77 FEYS (Belgique), Bisseghem
78 NAERT (Belgique), Saint-Genois
79 DEVEUGHELE (Belgique), Courtrai
80 DEMY-HENAERE (Belgique), Bruxelles
81 BERCKMANS (Belgique), Louvain
82 VANDENDRIES (Belgique), Louvain
83 SAGOT, Paris
84 PACHOT, Paris
85 BARILLOT, Paris
86 FOURNIER, Paris
87 VAN QUACH, Paris
88 CARDOL (Belgique), Verviers
89 ROURD, Viroflay
90 MOREAU (Belgique), Bruges
91 LEFIEUX, Paris
92 LECORNU, Paris
93 DUMAS, Paris
94 DOMPTET, Neuilly
95 NEZELOFF, Béthune
- à noter que NEZELOFF, en fait, ne prendra pas le départ avec les professionnels mais avec les coureurs de la "catégorie spéciale"
96 PALAU (Belgique), Froidhermont-Oine
97 GUILLOCHIN, Paris
98 PERRAUD, Marseille
99 BERBERG (Suède), Stockholm
100 PICARD, Vincennes
101 AYMARD, Douai
102 TACQUET, Douai

LA CATEGORIE SPECIALE :

1 DUBOIS, Lille
2 LISERON, Roubaix
3 TELES, Roubaix
4 THIEFFRY, Roubaix
5 ASSEMAN, Tourcoing
6 REMY, Lille
7 BLIN, Roubaix
8 QUIVY, Roubaix
9 ALBERT, Roubaix

On trouve les noms d'Asseman et Dubois dans les deux catégories, celle des professionnels (numéros 52 et 53), et la "spéciale" (numéros 5 et 1). On peut penser qu'ils s'étaient inscrits d'emblée chez les professionnels, avant d'apprendre l'existence d'une catégorie les concernant davantage et au sein de laquelle ils allaient prendre le départ.

LES CLASSEMENTS :

Ci-dessous, les deux classements, celui des professionnels, celui de la catégorie spéciale. Les noms des coureurs sont suivis, non des temps mis à effectuer le parcours, mais des heures d'arrivés de chacun.

Professionnels :
1. Joseph FISCHER (Allemagne) à 14h47 (le vainqueur a mis 9h17 pour accomplir les 280 km, sa moyenne horaire est de 30.612 km/h)
2. Charles MEYER (Danemark) à 15h13
3. Maurice GARIN à 15h15
4. Arthur LINTON (Grande Bretagne) à 15h30

A plus d'une heure du vainqueur
5. Lucien STEIN à 15h48
6. BONNET à 15h48
7. EO à 15h54
8. ARIES à 16h30

A plus de deux heures
9. Gaston PACHOT à 16h49
10. MERCIER Père à 17h03
11. GOUFF à 17h16
12. FAITEAU à 17h41

A plus de quatre heures
13 LIERMI à 18h50
14. Gaston VAST à 18h52
15. NAERT (Belgique) à 19h03
16. Fritz VANDERSTUYFT (Belgique) à 19h04
17. VENDREDI à 19h09

A plus de cinq heures
18. Emile TACQUET à 20h09
19. Arsène MILLOCHAU à 20h40

A plus de sept heures
20. LECORNU à 22h00

A plus de huit heures
21. Reivilo NORTSAH à 22h48
22. VAUTRELLE à 22h49
23. AYMARD à 22h49
24. Victor BAGRE à 22h58
25. FEYS à 23h26

A plus de dix heures
26. GUILLOCHIN à 1h15 le lundi

A plus de vingt heures
27. THERON (Belgique) à 11h20 le lundi
28. Albert DUMAS à 11h45 le lundi

Catégorie spéciale :
1. LISERON, arrivé à 18h27 (temps mis : 14h27 moyenne : 19.377 km/h)
2. Ernest DUBOIS arrivé à 20h02
3. QUIVY arrivé à 23h26
4. ASSEMANN arrivé à 1h31 le lundi

Quant à NEZELOFF, inscrit chez les professionnels mais parti avec ceux de la catégorie spéciale (bien que n'étant pas ressortissant de l'arrondissement de Lille puisque Béthunois), arrivé à 22h40, il n'est classé nulle part. Les classements, comme les engagés, proviennent du "Nord Cycliste".


"MA PEDALEE DE PARIS-ROUBAIX"
LES IMPRESSIONS DE LISERON

Vainqueur dans la "catégorie spéciale", le Roubaisien LISERON pratique la bicyclette depuis 1892. Passionné de grandes balades, il détient les records sur Roubaix-Compiègne et sur Roubaix-Terneuze (aux Pays-Bas). Secrétaire du Sport Vélocipédique Roubaisien, le club de Maurice PEREZ, il s'est entraîné activement en vue de Paris-Roubaix. Dans "La Pédale Amusante", publication roubaisienne auquel il collabore, LISERON donne le récit de sa course, repris ci-dessous ("La Pédale Amusante" fusionnera le 1er janvier 1897 avec "Le Nord Cycliste" pour donner naissance à un nouveau titre : "Le Nord Sportif").

* * * * * * *

Le texte de LISERON :

"Plus ravissante partie de plaisir est impossible à rêver. Je parle, bien entendu, pour ceux qui font la course en amateur ou en touriste comme nous l'avons faite à une dizaine qui, dans un an, sera centaine. Favorisée par un temps splendide, cette pédale réunissait tout ce qu'il fallait pour être -je puis ainsi le qualifier- délicieusement agréable.

Route excellente, un véritable macadam sur les 5/6 du parcours, paysages charmants, sites pittoresques, accidentés, revêtus de la riche parure du printemps, dorés par ce pimpant soleil d'avril qui fait étinceler des milliers de diamants à la pointe des brins d'herbe, baignés de vapeurs azurées qui vous dérobent les vallées et vous donnent l'illusion de pédaler dans les nuages. Ce vaste panorama de 280 km est une suite de ravissements et je me délectais à le parcourir.
Ajoutez à la magnificence de cette mise en scène les chaudes manifestations de sympathie saluant les coureurs le long de la route et vous serez surpris de constater que cette course, que beaucoup s'imaginent être un éreintement, est tout simplement une pédalée triomphale à travers une partie de notre pays de France, terminée par une apothéose.

Pour ce qui me concerne, à aucun moment de cette épreuve je n'ai regretté de m'être mis en route. Car, comme organisation et itinéraire choisi, on ne pouvait faire mieux. Je suis persuadé que tous ceux qui y ont pris part seront de mon avis pour féliciter à cette occasion les organisateurs. Ils ont, en effet, mis la main sur une épreuve sportive très heureusement conçue.
Comme coureur, je crois pouvoir ici exprimer l'opinion de tous mes camarades, en constatant que tous ceux qui ont pris part à l'organisation de cette course, l'ont fait avec un dévouement absolu.
A tous les contrôles, les coureurs étaient reçus comme es enfants gâtés, c'était vraiment touchant.

Les camarades cyclistes des villes et villages traversés, ont été partout de véritables frères. La reconnaissance me fait un devoir de signaler particulièrement l'attention dont j'ai fait l'objet de la part des amateurs de l'U.V.A de Beauvais, puis l'accueil favorable de M. DELAHAYE et des cyclistes doulenais. A ces derniers, merci pour la jolie médaille qu'ils m'ont offerte. Merci encore aux amis d'Arras, d'Hénin-Liétard, Carvin, Seclin, aux entraîneurs amis et inconnus qui m'accompagnèrent sur les différentes parties de la route.

Enfin et surtout, merci au public roubaisien pour le vibrant accueil qu'il daigna me réserver à mon arrivée au Vélodrome.
Cette inoubliable réception sera le plus cher souvenir de ma modeste carrière sportive, je souhaite qu'elle soit un encouragement pour mes confrères : que ceux-ci sachent en passant, que point n'est besoin d'être exceptionnellement doué pour fournir une épreuve de ce genre. Un peu d'énergie, de volonté, de la sobriété et le désir de voir pour le bien connaître son pays, et c'est tout.

Je ne doute pas d'ailleurs, que l'année prochaine, chaque société roubaisienne aura à cœur d'avoir au moins trois ou quatre de ses membres parmi les arrivants de la course Paris-Roubaix.
L'expérience que j'ai faite établit la facilité avec laquelle on peut s'en tirer, aussi une satisfaction pour moi serait de voir les cyclistes roubaisiens en profiter et venir nombreux au rendez-vous que je leur donne pour la course Paris-Roubaix en 1897"
.

* * * * * * *

DU COTE DES BELGES
EOLE ET VANDERSTUYFT

Paris-Roubaix : son histoire est marquée par les exploits des coureurs belges. Mais, en 1896 les cyclistes d'Outre-Quiévrain ne font pas encore partie du gotha vélocipédique. Deux d'entre eux, cependant, participants à Paris-Roubaix, méritent qu'on s'intéresse à leur cas...

Des 8 partants sur 18 inscrits, le plus connu est Fritz VANDERSTUYFT : c'est un quadragénaire (il est né le 22 septembre 1854) qui a déjà participé à Bordeaux-Paris. Ses deux fils, Arthur et Léon, seront de stayers renommés.

Un autre concurrent belge est loin d'être un inconnu, à l'époque : il s'agit d'Emile VAN BERENDONCK, un revenant de 32 ans. Venu au bicycle en 1878, il a fondé, en août 1881. le premier journal vélocipédique de son pays : "la Vélocipédie Belge", puis il a remporté le premier championnat de Belgique, à bicyclette, en 1882 à Mons.
Il se fixe en France en 1884 et adopte alors, sur le conseil de son président de club, un pseudonyme impressionnant : EOLE. Il collectionne les succès, en tricycle notamment.

1886 est une grande année pour EOLE, avec notamment deux titres de champion de France (les courses aux titres dont alors ouvertes aux étrangers) :
- il est champion de France de vitesse, sur tricycle le 23 mai devant Paul MEDINGER au nouveau Vélodrome bordelais de Saint-Augustin dont c'est ce jour là l'inauguration.
- il est champion de France de fond sur 50 km le 3 juin à Montpellier, couvrant la distance en 2h et demie.

Le 11 juillet de la même année -une date à retenir- EOLE est le premier à utiliser une bicyclette en compétition. A Angoulême, il bat à plate couture tous ses adversaires adeptes du bicycle.
Trois jours plus tard, le 14 juillet à Toulouse, les as (pour ne pas dire la "mafia" de l'époque), Charles TERRONT, MEDINGER, DUNCAN refusent de s'aligner avec EOLE. Le jury prend la décision de le déclarer hors concours et lui attribue le premier prix sans qu'il ait à courir.

1886 est un grand millésime pour notre homme qui, avec 30 victoires, occupe la seconde place au palmarès de l'année, derrière Fernand CHARRON (32).

Emile VAN BERENDONCK-EOLE aurait ensuite fabriqué des automobiles. Installé définitivement dans la capitale française, on le retrouve, en 1932, dans un music-hall, à vendre des souvenirs de Paris. A la fin des années 30, devenu septuagénaire, il pratique toujours la bicyclette.

Pour en revenir à Paris-Roubaix 1896, EOLE, annoncé comme un sérieux outsider par la presse belge, n'est jamais "dans le coup", il ne termine pas.

THEO VIENNE, UN PERSONNAGE HORS-SERIE

Quelques éléments pour mieux connaître les créateurs de Paris-Roubaix...

UNE GRANDE ROUE A PARIS

Théo VIENNE était un personnage hors-série. Il avait décidé -rapporte Victor BREYER- au moment où il créait Paris-Roubaix, de faire construire, pour l'Exposition Universelle de 1900 une roue immense à rayons, comme ceux d'une roue de bicyclette et qui aurait 100 mètres de diamètre. Cette roue, naturellement appelée "La Grande Roue" comportait "dans la jante", une trentaine de petits wagonnets transversaux. A chaque fois que l'un d'eux arrivait en bas, les gens descendaient et montaient. Pour faire un tour complet, le prix était de 50 centimes. (NDLR : à titre de comparaison, "Le Nord Cycliste" est vendu 10 centimes le numéro).
La Grande Roue, installée dans le quartier de Grenelle, était encore exploitée par Théo VIENNE plusieurs années après la Guerre de 14.

UN PARIS ROUBAIX PEDESTRE...

PEREZ et VIENNE organisèrent une année un Paris-Roubaix pédestre dont l'arrivée devait être jugée, bien entendu, au Vélodrome.
Le leader de l'épreuve, nommé RAMOGE, avait une avance considérable sur le plus optimiste des horaires et son allure laissait prévoir son entrée sur la piste roubaisienne dès la matinée du dimanche, il risquait fort d'arriver avant le public...
"C'était une catastrophe ! VIENNE le comprit si bien qu'il envoya son associé PEREZ à la rencontre du vainqueur. PEREZ sur un tricycle à pétrole, rencontra RAMOGE entre Arras et Hénin-Liétard. Il retarda aussitôt sa marche en lui faisant prendre un bain ; il l'entraîna ensuite chez un coiffeur afin de le faire raser. Il lui offrit enfin à déjeuner à Seclin, tant et si bien que RAMOGE arriva à Roubaix avec quatre heures de retard sur son tableau de marche. Mais la recette était sauvée" (Lignes de Robert COQUELLE).

DES ARENES A ROUBAIX

A côté du Vélodrome, VIENNE et PEREZ font édifier... des arènes. Ils y organisent, le 14 juillet 1899, un combat entre... un taureau et un lion. L'évènement promet d'être mémorable...
On vient en train, pour l'occasion, de Douai, d'Arras, de Belgique et même de Paris. "La Vie au Grand Air" qui se fend d'un reportage photographique, parle de 10000 spectateurs. Et "Le Vélo" d'une arène "archicomble", d'une foule "tapageuse et impatiente, grouillant sous l'incendie d'un soleil splendide à rendre jaloux les Espagnols eux-mêmes".
Seulement voilà, au grand dam du public, le lion n'est pas disposé à combattre...

"(...) le roi des animaux -rapporte "Le Vélo"- s'est refusé à honorer son adversaire (...) du moindre coup de croc, ni du moindre coup de grille. Le public eut sa désillusion : il voulait de l'horrible, il ne l'eut pas".

UN "TEMPLE DE LA BOXE"

Théo VIENNE fut un "organisateur génial, amoureux des sports en général et de la boxe en particulier" si l'on en croit le célèbre entraîneur Fernand CURY. Et il s'avère que Théo VIENNE exerça une influence primordiale quant à l'essor de la boxe en France.

Maurice PEREZ, l'associé de Théo VIENNE

Victor BREYER l'ayant emmené à Londres dans un temple de la boxe nommé "Wonderland" (le Pays des Merveilles), VIENNE emballé crée en 1907 son propre Wonderland à Paris. Il transforme la salle de bail qu'il exploitait à côté de sa Grande Roue, en salle de boxe, avec pour associés les journalistes Robert COQUELLE et... Victor BREYER.
Ne reculant devant aucune difficulté, VIENNE fait venir les plus grands champions américains, les Willie et Harry LEWIS, Joe JEANNETTE, Billy PALPSE, Jack JOHNSON... avec l'éclosion du légendaire Georges CARPENTIER et la multiplication des salles, Paris devient la capitale mondiale de la boxe qui connaît, alors, son âge d'or.

Et Théo VIENNE assume la vice-présidence de la Fédération Française de Boxe dont le président n'est autre que... Paul ROUSSEAU, le starter du premier Paris-Roubaix.
Dans ses souvenirs, Emile VYLE, le populaire speaker des réunions pugilistiques, évoque Théo VIENNE :
"C'était un nerveux, un rouspéteur, mais au fond un brave type qui ne dédaignait pas s'amuse, après ses séances du Wonderland, le samedi à la Grande Roue. Régulièrement après les combats, une bande composée de Léon SEE, Robert EUDELINE, CERF et votre serviteur, se réunissait au bureau de Théo VIENNE pour jouer... à la passe anglaise ! Et, invariablement, au bout d'une heure ou deux, VIENNE le veinard, ratissait à EUDELINE la bourse de son boxeur ; à Léon SEE et à CERF le contenu de leur porte-monnaie, et à moi mon cachet de speaker, ce qui m'obligeait souvent à effectuer, à deux heures du matin, un footing désagréable de Grenelle à la Porte Saint-Martin".

VICTOR BREYER, CYCLISTE ET JOURNALISTE

Le jeune journaliste -envoyé par Paul ROUSSEAU reconnaître le parcours du premier Paris-Roubaix- mérite bien que l'on s'arrête un instant sur sa carrière exceptionnelle...
Victor BREYER est né le 27 septembre 1869 à Southwold, lors de vacances prises par sa famille en Angleterre. En 1881, il pratique le grand-bi, avant de s'affilier au Sport Vélocipédique Parisien. Il sort avec ses trois frères, ce sont tous des passionnés de bicycle. Ils portent, pour pratiquer leur sport favori, un costume gris : les habitués de l'avenue de la Grande Armée, lieu de rendez-vous des amoureux de la petite reine, ignorant leur identité, les appellent tout simplement "les vestons gris".
Et, en 1886, Victor BREYER signe ses premiers papiers... "Veston Gris", c'est le début d'une remarquable et fort longue carrière de journaliste et animateur du sport. Une carrière qui le conduit du "Véloce-Sport" au "Miroir des Sports" en passant notamment par les trois quotidiens sportifs : "Le Vélo" ("le vert"), puis "L'Auto" ("le jaune") et enfin "L'Echo des Sports" ("le rose").
A l'époque où Victor BREYER travaille à "L'Auto", Henri DESGRANGE le nomme directeur des Tours de France 1905 et 1906, mais l'indépendance d'esprit de BREYER s'accompagne mal de l'autorité d'Henri DESGRANGE et notre homme se retrouve à "L'Echo des Sports" dont il devient le patron en 1921, et à la tête duquel il mène une dure et longue bataille contre DESGRANGE.
Journaliste, mais aussi animateur : dirigeant, organisateur. Victor BREYER figure au nombre des six signataires de l'acte de création de l'Union Cycliste Internationale, le 14 avril 1900, en tant que représentant... de la Fédération des Etats-Unis, il joue aussi un rôle dans l'implantation de la boxe en France : directeur du Vélodrome Buffalo, à Montrouge, il organise notamment le fameux match Carpentier-Battling Siki.
L'un de ses frères, Charles, a couru à la fin des années 1880 devenant même l'un des meilleurs juniors de sa génération, avant que la camarde, hélas, ne le fauche en pleine jeunesse. Victor BREYER, lui, a connu un destin plus heureux, puisqu'il a vécu jusqu'à l'âge respectable de 90 ans, il est décédé le 20 janvier 1960 à Paris.


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Fichier mis à jour le : 1/02/2013 à 19:06

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